Chaque année, des milliards de mètres cubes de gaz naturel sont brûlés à ciel ouvert sur le sol africain, dans un silence médiatique assourdissant. Cette pratique, appelée torchage ou gas flaring, est un triple fléau : économique, écologique et sanitaire.
🔍 1. Qu’est-ce que le gaz torché ?
Lorsque le pétrole est extrait du sous-sol, il s’accompagne souvent de gaz associé (gaz naturel présent dans le même gisement). Dans de nombreux cas, ce gaz n’est pas récupéré, mais brûlé sur place à l’air libre par une torche.
Les raisons invoquées :
- Absence d’infrastructure pour le capter et le transporter
- Manque de rentabilité perçue pour sa valorisation
- Pratique historique jugée plus simple et moins coûteuse
📊 2. Des chiffres qui donnent le vertige
Selon la Banque mondiale (Global Gas Flaring Reduction), en 2023, plus de 140 milliards de m³ de gaz ont été torchés dans le monde, dont plus de 35 milliards m³ en Afrique, soit :
- De quoi alimenter en électricité plus de 100 millions de foyers africains
- L’équivalent de plus de 250 millions de tonnes de CO₂ émis
- Des pertes économiques estimées à plus de 10 milliards de dollars/an
Principaux pays africains concernés :
| Pays | Volume torché (m³/an) | Rang mondial |
|---|---|---|
| 🇳🇬 Nigeria | ~7 milliards | #7 |
| 🇩🇿 Algérie | ~6 milliards | #9 |
| 🇱🇾 Libye | ~4 milliards | #12 |
| 🇦🇴 Angola | ~3 milliards | #13 |
| 🇬🇦 Gabon | ~1 milliard | #18 |
| 🇨🇩 RDC | ~0,7 milliard | – |
🏠3. Pourquoi cette pratique persiste-t-elle ?
❌ Manque d’infrastructures :
- Peu de pipelines ou unités de traitement pour capter et transporter le gaz
- Investissements nécessaires jugés trop élevés
❌ Absence de volonté politique :
- Faible pression réglementaire dans certains pays
- Tolérance implicite des autorités ou manque de moyens de contrôle
❌ Inertie des compagnies :
- Les majors préfèrent se concentrer sur le brut, plus rentable
- Peu d’intérêt pour le développement local du gaz
💣 4. Un désastre climatique et sanitaire
Le gaz torché libère :
- Du CO₂ en grandes quantités (réchauffement global)
- Du méthane, un gaz à effet de serre 25 fois plus puissant que le CO₂
- Des particules fines, du soufre, du benzène…
Conséquences :
- Maladies respiratoires (asthme, cancers) dans les zones exposées
- Pluies acides, sols stérilisés
- Impact sur la pêche, l’agriculture, la biodiversité
Le Delta du Niger (Nigeria) est un exemple emblématique : torchage quasi permanent, forte pollution, population abandonnée.
⚙️ 5. Des solutions existent… mais sous-exploitées
đź”§ Valorisation locale du gaz :
- Production d’électricité pour les zones rurales
- Conversion en GPL (gaz de cuisson domestique)
- Injection dans le réseau gazier (lorsqu’il existe)
đź’ˇ Innovations :
- Mini-unités de liquéfaction mobile
- Centrales à gaz décentralisées
- Recyclage vers la pétrochimie
🤝 Initiatives internationales :
- ZRF 2030 (Zero Routine Flaring by 2030) – Banque mondiale
- Engagements de sociétés comme TotalEnergies, Shell, Eni à réduire le torchage
- Appels à la transparence via l’ITIE et d’autres plateformes
🇳🇬 Cas d’étude : Le Nigeria
- Longtemps parmi les plus gros torcheurs mondiaux
- Lois anti-torchage votées dès 1984… mais peu appliquées
- 2021 : nouveau programme d’utilisation du gaz associé
- Objectif affiché : fin du torchage de routine en 2030
- Mise en place de centrales Ă gaz pour alimenter le pays
Mais les résultats restent inégaux : manque de données, poursuites peu effectives, projets bloqués.
âś… Conclusion
Le torchage du gaz est l’un des paradoxes les plus révoltants de l’Afrique pétrolière : gaspiller une ressource précieuse dans des pays souffrant de pénuries d’énergie. C’est aussi une bombe climatique à retardement dans un continent déjà vulnérable au réchauffement.
Investir dans la valorisation du gaz torché est une urgence économique, écologique et sociale. Et c’est l’un des meilleurs leviers pour faire de l’énergie fossile… une solution plutôt qu’un problème.



